(... /...) Le temps de la pêche à la voile est bien révolu et c'est avec un brin de nostalgie que je pense à la jeunesse de mon père dans la région de Lorient, au début du siècle. Il partait avec son oncle pêcher la sardine, et le mousse qu'il était ne rechignait jamais devant le labeur ou les nuits écourtées par un lever matinal. Les jours se suivaient mais ne se ressemblaient guère; trop de vent et la pêche était compromise et dangereuse, peu de vent et les retours au bercail prenaient l'allure d'une longue procession où il fallait souvent cabaner, dormir à la belle étoile  avec une voile en coton comme unique toit. Il m'est bien aise, à présent, de parler de la belle époque de la marine à voile mais pour ce jeune mousse d'à peine huit ans qui usait ses fonds de culottes sur les bancs de nage, l'affaire était tout autre. Il y a l'air pur, la mer... oui, mais aussi les embruns salés, la pluie froide, les
mains coupées par les filets déchirés qu'il faut ramender. Ne pas sortir quand la mer est mauvaise, quand le vent hurle et que le lit est si chaud est sûrement la pire des tentations, la plus terrible des douceurs. Mais papa n'est pas homme à dire non à son oncle quand l'appel tant redouté frappera ses oreilles:
"On part!"
   Et alors il faut enfiler quantité de vêtements chauds mais pas trop pour garder l'agilité de ses mouvements, une bonne paire de sabots, et en courbant le dos sous la pluie et le vent gagner le port, lieu béni quand la mer vous y porte, maudit quand le pas lourd vous y conduit. Le jour n'est pas levé, le ciel et la mer se confondent et seules quelques taches blanches, cruelles dents de Neptune, découpent la nuit et la mer. C'est vers elles que vont ces marins, vers elles que vont ces pêcheurs, ces marins-pêcheurs.
    Souquez ferme sur le bois mort,
    Sûr, le poisson est à ce prix;
    Hardi, marins, sortez du port,
    Hissez les voiles avec un ris,
    Gagnez le large, soyez forts,
    Pêchez et rentrez à l'abri.
   Qu'ils sont lourds les avirons, trop gros pour ses mains, trop longs pour ses bras et il tire de toutes ses faibles forces, ça réchauffe, et il sent le regard de l'oncle juste dans son dos. Derrière le musoir de la jetée les voiles sont hissées et le bateau gîte sous la violence du vent, quelques paquets de mer se croient invités à bord du frêle esquif et il faut vite les rejeter avant que d'autres viennent les y rejoindre. C'est un bateau creux, sans pont, et toute l'eau qui y pénètre y reste, d'où danger. Le mousse a un seau dans une main, une écope dans l'autre et tente malgré les mouvements brutaux et désordonnés du canot de rendre à la mer ce qui lui appartient.
   Le jour est enfin levé quand les sardiniers sont sur les lieux de pêche, et manier le filet avec des doigts gourds n'est pas aisé. Une bonne partie de la journée se passera ainsi à mouiller le filet et à le relever en espérant qu'il soit lourd de poissons pour apaiser la peine de le remonter à bord. Le vent, on l'oublie; la mer, on la craint et on ne la voit pas; seule la coque de bois compte et l'obsession du filet rempli. Tous serrent les dents et ne disent mot, les plaisanteries seront pour ce soir à l'approche du quai; ici, chacun a sa tâche, et même si la sardine est petite c'est elle la reine. Le béret bien vissé sur la tête, le pêcheur est fier et conscient du combat qu'il vient de livrer; demain un autre l'attend mais maintenant il rentre au port où sa famille le guette sur le quai.