(... / ...) La fête du 8 décembre est à peine terminée que chacun pense déjà à Noël. Dans deux semaines nous serons de nouveau à la maison. Mais avant de nous lâcher les professeurs nous ont bien prévenus qu'il allait y avoir les compositions de fin de trimestre: latin, mathématiques, anglais... Les lendemains de fête sont vraiment difficiles à assumer et j'espère que Jules César ne sera pas trop dur dans les versions latines avec les pauvres gaulois que nous sommes.
   Les jours ont bien raccourci et à 6h30 quand le Père Moallic allume tous ces soleils agressifs pour nos yeux fatigués il fait noir dehors. Quelques lampadaires semblent nous montrer une route blanchie par la neige. Il fait très froid ce matin et nombre d'entre nous remontent leurs couvertures jusqu'au front; encore quelques secondes au chaud, s'il vous plaît! Mais tous nous savons que ces prières sont vaines et que si nous ne voulons pas refaire notre lit en entier il est temps de s'extraire du nid. Je prends mon gant de toilette sur le fil derrière ma table de nuit... il est gelé et dur comme du bois: l'humidité restée depuis hier soir est devenue glace, et il me faut frapper, comme les autres, le gant sur le rebord du lit pour lui redonner quelque souplesse. L'eau coule des robinets, le gel n'a pas été trop fort cette nuit, mais je sais par les anciens que janvier et février sont redoutables pour tous... et aussi pour la plomberie! Tout le monde se frictionne, j'en vois même courir pieds nus d'un bout à l'autre du dortoir, sous l'oeil amusé du Père Moallic, occupé à secouer et à "vider" les derniers récalcitrants.
   En allant à la chapelle pour la messe quotidienne, nous passons par le cloître qui donne sur notre cour de récréation, tout y est blanc. La neige est tombée une bonne partie de la nuit et tout à l'heure en regardant par la fenêtre près de mon lit je n'avais pas rêvé, la route était bien enneigée. Certains dans les rangs ont un grand sourire en pensant aux jeux sur la cour et aux bonshommes de neige tout blancs qu'ils vont construire. Mais avant il y a la sainte messe où nos corps immobiles gèlent sur place. Nous dansons bien d'un pied sur l'autre, mais le nez est sensible et la fumée qui sort de nos bouches n'élève pas la température d'un degré!
   Aussitôt après l"Ite missa est", nous prenons la direction du réfectoire où le café au lait brûlant sera le bienvenu ce matin, avec les tartines de bon pain frais. Nous tenons le bol à pleine main, comme c'est bon de sentir cette chaleur nous pénétrer. Il y a deux grandes cheminées dans la salle mais je n'y verrai jamais le moindre feu; peut-être sous la Révolution le bois y crépitait-il?
   Ça y est, les fauves sont lâchés et la blancheur immaculée de la cour ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Les lits ont été vite faits ce matin et chacun souffle sur ses doigts endoloris par le froid. Qu'importe, il faut bouger, courir, esquiver les boules de neige; aujourd'hui le football est cantonné aux vestiaires. Les artistes sont à l'oeuvre sur leurs sculptures éphémères. D'autres ont repéré une longue plaque verglacée et le défilé des glissades commence. La compétition est toujours la plus forte et tous veulent battre le record de longueur. Il y aura sûrement quelques genoux gonflés par les chutes tout à l'heure.
"Ne restez pas sur place, il faut bouger, courir. Remuez-vous!"
Nous lance le Père Moallic, alors que je devisais avec Louis, mon voisin de réfectoire. Nous prenons chacun une poignée de neige et partons à l'assaut d'une troupe déjà bien blanchie.(... / ...)