(... / ...) Maman est venue me chercher près de la fenêtre, la malle est presque vide. Il n'y reste qu'une serviette de table pour le réfectoire, mes chaussures et sabots à déposer dans le casier prévu à cet effet sous l'escalier près de l'entrée de la chapelle. Heureusement elle sait comment se passent les rentrées en pension et connaît la maison. Pour moi tout est nouveau; car même du temps où Jean était pensionnaire ici, je n'entrais jamais comme cela dans tous les escaliers et couloirs. Le jour de la rentrée tout est permis: un flot d'individus va et vient partout, les anciens se retrouvent, les professeurs parlent avec tous, et moi je suis un peu noyé, perdu! Ne pars pas, maman, j'ai du mal à respirer, plus le temps passe et moins je me sens bien. J'ai l'impression que dès que tu seras repartie les grilles de ma prison vont se refermer sur moi. Comme Camaret est loin, maintenant! finies les longues balades à la pointe du Gouin avec Jean, les courses à la godille dans les annexes de langoustiers empruntées pour l'après-midi avec Guy, mon copain. La première sortie est dans un mois... et seulement le dimanche après la messe!
   Maman a retardé son départ le plus longtemps possible, mais les élèves commencent déjà à se rassembler devant les entrées des divers réfectoires pour le premier repas à la pension. Elle me serre fort dans ses bras, me rassure en me disant que tout va bien se passer, mais je suffoque, une boule au creux de l'estomac m'empêche de parler et de respirer. Quand je voyais mes frères partir à la pension, je me demandais ce qu'était le cafard dont ils  parlaient si souvent...maintenant je sais et c'est douloureux! "Maman, je veux rentrer avec toi à la maison!!!"
   Je me mouche sans arrêt et avance tel un condamné vers la file des 6èmes, en rang à l'entrée du réfectoire, tandis que maman sort du cloître et entre au parloir pour rejoindre la sortie... la liberté!
   Nous pénétrons dans la grande salle, les murs de pierre sont épais de près d'un mètre et assombrissent encore plus mon univers. Une vingtaine de tables où six couverts sont disposés sur chacune nous attend. Tout le monde a vu sa place auparavant grâce au plan affiché sur la porte d'entrée. J'ai de la chance, me dis-je, je suis sur la seule table de quatre! Pour moi qui suis assez sauvage et timide, c'est un moindre mal. Deux redoublants et un nouveau de Loctudy forment avec moi ce quatuor. Evidemment les deux anciens jouent aux connaisseurs et nous parlent beaucoup de la vie qui nous attend. Ce soir, c'est exceptionnel, nous pouvons discuter au réfectoire, mais il va falloir très vite se faire à la coutume du silence pendant qu'un élève, au bureau sur l'estrade, lit non plus une vie de saint comme autrefois mais un roman. (... / ...)